Le pragmatisme de Raiffeisen

Friedrich Wilhelm Raiffeisen n’est pas un théoricien ; ses caisses ne sont pas apparues du jour au lendemain. Bien au contraire, elles sont nées au terme d’un long cheminement marqué par des échecs et des réussites, mais toujours avec le désir profond d’aider son prochain. Malgré leur indéniable utilité, les sociétés charitables ne pouvaient répondre à tous les besoins et le bourgmestre inspiré a finalement compris qu’il fallait offrir aux plus pauvres les moyens de prendre eux-mêmes en main leur propre destin.

Portrait de Frédéric-Guillaume Raiffeisen (2010), B.Sadoun

Raiffeisen aux côtés des plus pauvres. Détail du monument consacré à Raiffeisen à Neuwied. © Photo B. S.
Raiffeisen aux côtés des plus pauvres. Détail du monument consacré à Raiffeisen à Neuwied. © Photo B. S.

Le choc

Friedrich Wilhelm Raiffeisen est né le 30 mars 1818 à Hamm (Sieg), en bordure du Westerwald. Rien ne le prédestinait à devenir le fondateur des caisses qui portent son nom. Les ressources de sa famille ne lui permettant pas de poursuivre ses études, il s’engage à l’âge de 17 ans dans l’armée prussienne, rejoignant la 7e brigade d’artillerie de Cologne. Après trois ans de service, il est admis à l’Ecole d’inspection de Coblence pour suivre la formation d’artilleur principal. Reçu brillamment à l’examen de sortie, le jeune aspirant se prépare à une carrière d’officier mais, en novembre 1842, il est atteint d’une maladie oculaire et doit être hospitalisé. Quelques mois plus tard, son état est jugé incompatible avec une carrière dans l’artillerie et il est réformé.

Profitant des emplois réservés aux anciens militaires, il rejoint alors l’administration territoriale. Il est d’abord affecté au district de Mayen puis, le 15 janvier 1845, est nommé bourgmestre de Weyerbusch. Il se retrouve à la tête d’un groupement de 25 communes rurales. Pour lui, c’est le choc. Il découvre une région isolée, très pauvre, où la population survit difficilement sur une terre peu fertile et où tous les équipements manquent.

Raiffeisen distribuant du pain aux nécessiteux. Monument à Weyerbusch. © Photo B. S.
Raiffeisen distribuant du pain aux nécessiteux. Monument à Weyerbusch. © Photo B. S.

L’association pour le pain

Le jeune bourgmestre prend vite la mesure des besoins de ses administrés et se met immédiatement à l’œuvre. Il lance la construction de plusieurs écoles, en dessine les plans et convainc les habitants de se mettre au travail sans attendre d’aide extérieure. Les matériaux sont fournis par les carrières de pierre locales et par les forêts communales, les dépenses financées par des ventes de bois. En quelques mois, l’école de Weyerbusch est opérationnelle. Il s’attaque ensuite à la route en direction de Neuwied, près de 40 km difficilement praticables. Son objectif est de permettre le transport des marchandises et de désenclaver la région.

Mais l’année 1846 va s’avérer difficile. Le Westerwald est frappé à son tour par la crise du mildiou de la pomme de terre, une composante essentielle de l’alimentation locale. Très vite, le pain lui-même vient à manquer, car l’acheminement des céréales est compliqué. L’engagement du bourgmestre est mis à rude épreuve quand, après moult relances, l’administration débloque enfin un stock d’urgence en exigeant le remboursement rapide de cette aide. Raiffeisen sait qu’une partie de la population est incapable de payer comptant la farine dont elle a besoin. Avec l’aide de quelques habitants aisés, il crée une coopérative de consommateurs et un fournil qui permirent aux plus pauvres d’acheter du pain à bas prix. Grâce à cette solution, la famine de l’hiver 1846-1847 a pu être surmontée.

La maison construite par Raiffeisen à Flammersfeld est aujourd’hui un musée à sa mémoire. © Photo B. S.
La maison construite par Raiffeisen à Flammersfeld est aujourd’hui un musée à sa mémoire. © Photo B. S.

Le cancer du paysan

Le 22 mars 1848, Raiffeisen est muté à Flammersfeld, un groupement de 33 communes. Là encore, il lance la construction d’une école et poursuit l’aménagement de la route vers le Rhin. Mais il bâtit également la mairie, qui sera aussi son logement. Il est surtout directement confronté à un mal insidieux qu’il dénommera le “cancer du paysan” et contre lequel il luttera jusqu’à la fin de sa vie, l’usure. Plus que sur le prêt d’argent, cette usure porte sur l’achat de bétail à crédit avec des clauses qui précipite à la ruine ceux qui ne peuvent s’acquitter de leur dette.

Pour y faire face, il crée le 1er décembre 1849, avec 60 habitants, la Société de secours aux agriculteurs démunis de Flammersfeld. Avec la caution des 20 membres les plus riches, il emprunte 2 000 thalers (environ 50 000 euros) pour constituer un fonds de roulement. Ce dernier lui permet d’acheter des vaches et de les confier à des agriculteurs en contrepartie d’un remboursement en cinq annuités. En trois ans, 334 vaches ont ainsi été acquises. Par la suite, la société fera également des prêts d’argent.

A droite, la maison de Raiffeisen à Heddesdorf. Carte postale de l’époque. © Collection B. S.
A droite, la maison de Raiffeisen à Heddesdorf. Carte postale de l’époque. © Collection B. S.

La Société charitable de Heddesdorf

Le 24 août 1852, Raiffeisen est nommé à Heddesdorf, non loin de Neuwied, un groupement de quinze communes fort de 9 000 habitants. C’est plus de responsabilités et un poste très prenant. Mais cela ne l’empêche pas de poursuivre ses actions sociales et de rechercher une solution plus pérenne. Il a en effet été déçu de constater que ses tentatives précédentes ont été abandonnées peu après son départ.

Le 22 juillet 1854, il crée la Société charitable de Heddesdorf qui, comme l’écrira plus tard Raiffeisen, veut « donner aux plus aisés l’occasion d’agir pour leurs concitoyens les plus pauvres ». Les statuts ont été élaborés au mois de février, mais Raiffeisen a fait le choix de prendre son temps pour convaincre les notables de s’engager à ses côtés dans la démarche. L’association a des activités multiples qui vont de l’aide aux orphelins, l’achat de bétail, le prêt d’argent jusqu’à la création d’une bibliothèque populaire.

A l’automne 1859, le bourgmestre, confronté à une épidémie de typhus, tombe lui-même malade. Il guérit avec difficultés, mais la maladie a ravivé son ancienne affection oculaire, ce qui va grandement le handicaper durant les années suivantes et l’obligera à prendre sa retraite le 21 novembre 1865.

Carte de situation des principales étapes de la vie de Raiffeisen. D’après l’ouvrage <i>Origines du Crédit Mutuel</i>, 2005.
Carte de situation des principales étapes de la vie de Raiffeisen. D’après l’ouvrage Origines du Crédit Mutuel, 2005.

La caisse Raiffeisen

Parmi toutes les missions de la Société charitable de Heddesdorf, c’est l’attribution de prêts qui obtient le plus de succès et les meilleurs résultats. D’autres communes s’intéressent à l’initiative de Raiffeisen, c’est en particulier le cas d’Anhausen où est créée le 27 mars 1862 la première caisse de prêts. C’est Raiffeisen qui en a rédigé les statuts où l’on trouve déjà toutes les caractéristiques des futures caisses : la circonscription limitée, l’absence de capital social, la responsabilité illimitée, les fonctions gratuites des membres du comité de direction et du conseil de surveillance, le caissier rémunéré et la non-distribution des bénéfices éventuels.

Après son départ en retraite, Raiffeisen se consacre à temps complet à la promotion et à l’amélioration de son système de caisses locales. En mars 1866, il publie son ouvrage Les caisses de crédit, moyen de remédier à la détresse de la population rurale, ainsi que des artisans et des ouvriers urbains où il explique d’une manière détaillée le fonctionnement de son modèle. Progressivement, l’édifice sera amélioré avec l’instauration de trois degrés : la caisse locale, les fédérations régionales et la Fédération générale. A partir de 1876, il y adjoint une banque, la Caisse centrale de prêts à l’agriculture.

Les dates clés

  • 1818 Le 30 mars 1818, naissance à Hamm (Sieg).
  • 1845 Le 15 janvier 1845, il est nommé bourgmestre de Weyerbusch où il fonde l’association pour le pain.
  • 1848 Le 22 mars 1848, il est muté à Flammersfeld.
  • 1849 Le 1er décembre 1849, il crée la Société de secours aux agriculteurs démunis de Flammersfeld.
  • 1852 Le 24 août 1852, il est nommé à Heddesdorf.
  • 1854 Le 22 juillet 1854, création de la Société charitable de Heddesdorf.
  • 1862 Le 27 mars 1862, création de la première caisse de prêts à Anhausen.
  • 1865 Le 21 novembre 1865, départ à la retraite.
  • 1885 Le 14 juillet 1885, Raiffeisen est à Strasbourg.
  • 1888 Le 11 mars 1888, décès à Heddesdorf.

Les ouvrages à consulter

  • Walter Arnold et Fritz H. Lamparter, Friedrich Wilhelm Raiffeisen, einer für alle, alle für einen,
    1985.

  • Michael Klein, Leben, Werk und Nachwirkung des Genossenschaftsgründers Friedrich Wilhelm Raiffeisen,
    1997.

  • Friedrich Wilhelm Raiffeisen, Die Darlehnskassen-Vereine als Mittel zur Abhilfe der Noth der ländlichen Bevölkerung, sowie auch der städtischen Handwerker und Arbeiter,
    1866.

  • Bernard Sadoun, Les origines du Crédit Mutuel,
    Editions Coprur, 2005.

  • Jean-Marie Says, Raiffeisen, biographie du pionnier du mutualisme,
    Ebra Editions, 2020.