Vers une organisation régionale

Trop éloignées de Neuwied, les caisses Raiffeisen d’Alsace veulent se rapprocher pour mieux se faire connaître. Elles obtiennent de Raiffeisen lui-même la création de deux fédérations alsaciennes qui seront ultérieurement renforcées par leur homologue de Lorraine. Cette union est d’autant plus nécessaire que la mise en place des caisses publiques d’avances et la nouvelle loi sur les coopératives compliquent leur quotidien et justifient des actions communes.

Des caisses isolées

Alors que les premières caisses Raiffeisen prennent leurs marques, les sentiments à leur égard sont partagés. L’administration trouve que leur nombre ne progresse pas assez vite, qu’elles ne se développent pas suffisamment et cherche les solutions qui permettraient d’accroître l’offre de prêts dans les communes rurales. Dans les campagnes, la responsabilité illimitée continue à faire peur et beaucoup, parmi les plus aisés, hésitent à s’engager par peur de mettre en danger leur patrimoine.

Du côté des caisses, les préoccupations sont plus pratiques. L’accueil qui leur est réservé étant plutôt favorable, les activités courantes s’organisent. Depuis leur création, elles reçoivent des dépôts et accordent des prêts. Pour cela, elles ont besoin d’un partenaire financier. La Caisse centrale de Neuwied est bien trop éloignée pour que les échanges se fassent aisément, la plupart des caisses préfèrent en conséquence traiter avec le Crédit foncier et communal d’Alsace-Lorraine qui répond avec plaisir à leurs sollicitations. Pour les caisses, c’est une aubaine car leurs dépôts sont rémunérés jusqu’à 4,5 % et elles bénéficient de crédits quasiment à volonté au taux de 4 %.

André Sundhauser, président de la caisse d’Achenheim, élu président de la fédération de Basse-Alsace en 1885. © D’après une photo de l’ouvrage <i>Achenheim</i>, collection des livres du centenaire, 1982.
André Sundhauser, président de la caisse d’Achenheim, élu président de la fédération de Basse-Alsace en 1885. © D’après une photo de l’ouvrage Achenheim, collection des livres du centenaire, 1982.

Raiffeisen à Strasbourg

Pour continuer à s’informer, huit caisses alsaciennes se déplacent à Cologne pour assister à l’assemblée générale de 1884. La délégation, conduite par André Sundhauser, président de la caisse d’Achenheim, constate la lassitude de Friedrich Wilhelm Raiffeisen qui désespère de trouver un successeur. Ils obtiennent ce jour-là un accord de principe pour la création d’une sous-fédération alsacienne. L’année suivante, vingt personnes ont fait le voyage jusqu’à Mayence. C’est à cette occasion que le fondateur prend l’engagement de venir à Strasbourg.

Le 14 juillet 1885, quelque 170 personnes, représentant les 27 caisses du Bas-Rhin et les 7 caisses du Haut-Rhin, sont présentes à l’Aubette pour écouter le message de Raiffeisen. Lors de cette assemblée, deux fédérations vont finalement être créées, celle de Basse-Alsace présidée par André Sundhauser (Achenheim), et celle de Haute-Alsace, présidée par Antoine Wolf (Spechbach-le-Haut). Ces deux fédérations ne sont pas pleinement autonomes et sont surtout des relais de la Fédération générale de Neuwied. Mais, pour les caisses, elles vont désormais constituer un précieux cadre d’échanges.

Le siège du <i>Landesausschuss</i> (actuel Théâtre national de Strasbourg) dont la construction débute en 1888. Carte postale ancienne. © Collection B. S.
Le siège du Landesausschuss (actuel Théâtre national de Strasbourg) dont la construction débute en 1888. Carte postale ancienne. © Collection B. S.

Les caisses publiques d’avances

L’administration a mené en 1884 et 1885 deux enquêtes agricoles qui font ressortir les besoins croissants en crédits du monde rural. Le ministère reconnaît que les caisses Raiffeisen apportent « une solution très efficace » et qu’elles ont fait reculer l’usure. Mais il considère qu’elles ne sont pas assez nombreuses. Or il souhaite la baisse des ventes immobilières forcées et des saisies mobilières dans le monde agricole. En février 1887, il soumet au Landesausschuss un projet donnant aux communes la possibilité de créer des caisses publiques d’avances pour accorder des prêts à l’agriculture. La loi est promulguée par l’empereur le 18 juin et, très vite, les premières caisses de ce type apparaissent.

Si les caisses publiques d’avances vont rapidement se multiplier, elles ne feront que peu de concurrence aux caisses Raiffeisen qui continuent elles aussi à se développer. Ceci essentiellement parce que les premières sont généralement constituées à l’échelle du canton et gérées d’une manière très administrative par les comptables communaux tandis que les secondes ont l’avantage de la souplesse et de la proximité : le caissier et le président sont connus de tous dans la commune.

La tombe de Friedrich Wilhelm Raiffeisen au cimetière de Heddesdorf. Il est enterré aux côtés de son épouse Emilie, de sa fille Amalie et de deux enfants de son fils Rudolph décédés en bas-âge. © Photo B. S.
La tombe de Friedrich Wilhelm Raiffeisen au cimetière de Heddesdorf. Il est enterré aux côtés de son épouse Emilie, de sa fille Amalie et de deux enfants de son fils Rudolph décédés en bas-âge. © Photo B. S.

Une succession difficile

Le 11 mars 1888, Friedrich Wilhelm Raiffeisen s’éteint à son domicile de Heddesdorf. Commence alors une lutte larvée pour sa succession. Dans un premier temps, Theodor Cremer est nommé président. Puis, à la faveur des changements réglementaires, Rudolph Raiffeisen prend la tête de la Fédération générale tandis que Theodor Cremer se consacre à la Caisse centrale. En novembre 1892, le fils du fondateur est démis de ses fonctions. Cet épisode malheureux laissera des traces, y compris en Alsace.

Durant sa présidence, Rudolph Raiffeisen saura néanmoins promouvoir les idées de son père et encourager la diffusion de son œuvre, notamment en Italie et en Suisse. En répondant aux questions empressées d’un jeune avocat lyonnais, il contribuera indirectement à la naissance du Crédit Mutuel en France. Car, en 1891, Louis Durand publie un gros ouvrage consacré à la question du « crédit agricole » où il détaille avec précision le fonctionnement et les résultats des caisses Raiffeisen. Il s’en fera ensuite le propagateur en France avec la création, en 1893, des caisses rurales.

Theodor Cremer, président de la Caisse centrale et successeur de Raiffeisen à la Fédération générale. D’après la photo de l’ouvrage <i>Fünfzig Jahre Raiffeisen 1877-1927</i>, 1927. © Collection B. S.
Theodor Cremer, président de la Caisse centrale et successeur de Raiffeisen à la Fédération générale. D’après la photo de l’ouvrage Fünfzig Jahre Raiffeisen 1877-1927, 1927. © Collection B. S.

Une nouvelle législation

En 1888, le gouvernement impérial dépose au Reichstag son projet de réforme du statut des coopératives. La nouvelle loi est promulguée le 1er mai 1889. Le changement majeur concerne la révision des caisses locales qui devient obligatoire mais de nombreux autres points bousculent le système Raiffeisen : les caisses, qui jusque-là n’avaient pas de capital social, se voient contraintes d’imposer à leurs membres la souscription d’une part sociale ; la notion de patrimoine commun est remise en cause ; la responsabilité des membres fait l’objet de modifications, etc.

Toutes ces nouveautés imposent des changements de statuts. De la Fédération générale d’abord, qui doit répondre aux nouveaux critères pour se voir accorder le droit de nommer des réviseurs, ce qu’elle obtient le 15 décembre 1889. Dès lors, toutes les caisses Raiffeisen doivent, ou bien devenir membres de la Fédération générale et accepter ses révisions, ou bien se voir imposer un réviseur extérieur. Parmi les caisses alsaciennes, celles qui n’avaient pas encore adhéré à la Fédération générale rejoignent le mouvement. Enfin, pour se mettre en conformité avec la nouvelle loi, toutes les caisses doivent intégrer dans leurs statuts l’obligation de souscrire une part sociale, la révision par les inspecteurs de la Fédération générale et la constitution d’un fonds de dotation.

L’abbé Charles-Albert Buccheit, premier président de la Fédération des caisses Raiffeisen de Lorraine. D’après une photo des archives du Crédit Mutuel © Collection B. S.
L’abbé Charles-Albert Buccheit, premier président de la Fédération des caisses Raiffeisen de Lorraine. D’après une photo des archives du Crédit Mutuel © Collection B. S.

Un bureau à Strasbourg

Les relations étroites entre Neuwied et les deux fédérations alsaciennes permettent la création, le 1er mai 1895, d’une succursale de la Caisse centrale de prêts à l’agriculture à Strasbourg. Dirigé par Joseph Strauven, adjoint de Theodor Cremer à Neuwied, cet établissement va rendre de nombreux services aux caisses locales, tant sur le plan financier que pour les achats communs de marchandises. Les locaux de cette succursale deviendront très vite le point de rassemblement des deux fédérations alsaciennes qui disposent enfin d’un bureau de liaison.

Le 21 janvier 1897, les neuf caisses Raiffeisen de Lorraine se réunissent à Bitche pour fonder la Fédération des caisses Raiffeisen de Lorraine. L’abbé Charles-Albert Buccheit, curé de Lengelsheim, est élu président. Dès sa création, cette fédération rejoindra ses homologues alsaciennes pour engager des démarches communes, assurant ainsi l’unité des caisses Raiffeisen en Alsace-Lorraine.

Les dates clés

  • 1885 Le 14 juillet 1885, Raiffeisen est à Strasbourg pour la création des deux sous-fédérations alsaciennes.
  • 1887 Le 18 juin 1887, loi sur les caisses publiques d’avances.
  • 1888 Le 11 mars 1888, décès de Friedrich Wilhelm Raiffeisen.
  • 1889 Le 1er mai 1889, promulgation de la nouvelle loi sur les coopératives.
  • 1891 Le 25 mars, Louis Durand achève son ouvrage sur « Le crédit agricole en France et à l’étranger ».
  • 1895 Le 1er mai 1895, création de la succursale strasbourgeoise de la Caisse centrale.
  • 1897 Le 21 janvier 1897, création à Bitche de la Fédération des caisses Raiffeisen de Lorraine.

Les ouvrages à consulter

  • Louis Durand, Le crédit agricole en France et à l’étranger,
    1891.

  • Abbé Jean Muller, Rettung des elsässer Bauernstandes,
    1896.

  • Bernard Sadoun, Les origines du Crédit Mutuel,
    Editions Coprur, 2005.

  • Collection des livres édité à l’occasion du centenaire des caisses locales,
    Editions Coprur, 1982 et années suivantes.