La question de l’usure

En créant les caisses qui portent son nom, Friedrich Wilhelm Raiffeisen voulait développer une solution susceptible de réduire les méfaits de l’usure qui sévissait dans les vallées reculées du Westerwald. Ce but a largement été atteint. En cherchant à étendre leur diffusion au-delà de la Rhénanie prussienne, notamment en Alsace et en Moselle, le fondateur a souhaité faire profiter toutes les populations rurales de ce remède.

Paysans dans les rues d’Engwiller (Bas-Rhin) à la fin du XIXe siècle. Carte postale des Editions Braun à Mulhouse. © Collection B. S.
Paysans dans les rues d’Engwiller (Bas-Rhin) à la fin du XIXe siècle. Carte postale des Editions Braun à Mulhouse. © Collection B. S.

La difficulté d’emprunter

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les banques n’étaient accessibles que par les clientèles les plus aisées, elles se consacraient essentiellement à la gestion de fortune, aux entreprises et aux opérations patrimoniales. Dans les milieux agricoles, seuls les grands propriétaires pouvaient recourir à leurs services. Quant à la plus grande partie de la population, elle devait se débrouiller par ses propres moyens ou rechercher d’autres solutions. C’est la raison pour laquelle la question des caisses de prêts s’est posée dès le lendemain de la Révolution française sans trouver véritablement de solution.

La question était particulièrement sensible dans le monde rural. Faute d’alternative, les personnes concernées se tournaient vers la famille ou vers les personnes plus fortunées de leur entourage. C’est ainsi que les bourgeois des villes prêtaient volontiers aux paysans des alentours pour des opérations présentant des garanties suffisantes, telles que l’acquisitions de nouvelles terres.

Image traditionnelle de l’usurier. Gravure anonyme du XIXe siècle.
Image traditionnelle de l’usurier. Gravure anonyme du XIXe siècle.

L’incontournable usurier

Lorsqu’un paysan rencontre des difficultés et qu’il ne parvient pas à y faire face d’une autre manière, il lui reste le recours à un usurier, c’est-à-dire à une personne qui acceptera de prendre le risque de lui prêter de l’argent en se rémunérant à un taux supérieur au maximum légal (fixé à 5 % par la loi du 3 septembre 1807) et veillant à disposer de garanties suffisantes.

Le 27 juin 1850, devant l’Assemblée nationale, Maurice Aubry (1820-1896), député des Vosges, déclare : « Je sais que l’usure n’est pas un vain mot dans les campagnes, et qu’il se produit quelquefois, mais rarement, des scandales contre lesquels il faut armer la justice. » Si ces cas sont peu fréquents, cela s’explique en grande partie par l’une des innovations de la Révolution française, réaffirmée par la loi du 23 mars 1855, la publicité des hypothèques. Sous ce régime, il est impossible, pour un usurier, de faire inscrire son privilège, ce qui impliquerait de rendre publiques les conditions du prêt. Or l’usure est alors un délit passible d’une amende pouvant aller jusqu’à « la moitié des capitaux prêtés à usure » et « d’un emprisonnement de six jours à six mois » (loi du 19 décembre 1850).

Pour y échapper, les usuriers prêtent sans garanties mais avec des taux élevés (généralement de 8 à 20 %, voire davantage) sur la base d’un simple billet à ordre. Tant qu’elle se limite à des niveaux raisonnables, cette forme d’usure reste discrète et passe sous les radars. Mais lorsque le débiteur ne peut faire face aux remboursements, l’affaire se termine régulièrement devant la justice.

Chez un usurier. Illustration d’Honoré Daumier pour <i>Le Charivari</i> du 21 mars 1865. © CCØ Metropolitan Museum of Art.
Chez un usurier. Illustration d’Honoré Daumier pour Le Charivari du 21 mars 1865. © CCØ Metropolitan Museum of Art.

Le mythe de l’usurier juif

Tout au long du XIXe siècle, la tradition populaire répand l’image de l’usurier juif, à tel point que les deux mots deviennent pratiquement synonymes. Toutes les études montrent toutefois qu’il n’y a pas de surreprésentation confessionnelle dans l’activité d’usurier. L’usure juive a certes existé mais la plus grande partie des usuriers étaient de bons chrétiens.

Ce mythe est né durant la Révolution française, lors des opérations spéculatives sur les biens nationaux. Rien que dans le département du Bas-Rhin, 60 000 hectares de terres ont changé de mains au profit de plus de mille acquéreurs, majoritairement des agriculteurs qui ont dû s’endetter lourdement pour profiter de l’aubaine. Ces prêts ont été, pour une part, consentis par des juifs dans des conditions de droit commun. A cause des prix élevés, de l’effondrement des assignats et de faibles récoltes, beaucoup d’acheteurs ont eu du mal à faire face à leurs échéances et les contentieux se sont multipliés. Les accusations les plus fantaisistes ont afflué jusqu’au plus haut sommet de l’Etat, si bien qu’en 1806, Napoléon accorde un moratoire aux plaignants. Cette suspension des remboursements est levée en 1808, mais en obligeant les prêteurs à apporter la preuve que les montants versés à l’époque l’avaient été intégralement et sans fraude. Ce point va faire l’objet de nombreuses contestations devant les tribunaux et les procès se suivront pendant une vingtaine d’années.

Parallèlement, les juifs sont contraints, pour exercer une activité, qu’elle soit commerciale ou financière, d’obtenir de leur commune un certificat de non-usure, ce qui sera parfois difficile, et de verser une patente. Pendant des décennies, les relations vont être tendues entre juifs et chrétiens.

Un paysan du Westerwald et sa vache, photo des années 1870. © Musée de Hamm (Sieg), photo B. S.
Un paysan du Westerwald et sa vache, photo des années 1870. © Musée de Hamm (Sieg), photo B. S.

L’usure sur le bétail

Bien plus insidieuse, l’usure la plus difficile à appréhender est le bail à bétail. C’est cette forme que Friedrich Wilhelm Raiffeisen découvre à Flammersfeld en 1848. Elle est très répandue dans le Westerwald et plus généralement en Rhénanie prussienne. On la trouve également dans d’autres parties de l’Empire allemand et elle existe, quoique d’une manière plus mesurée, en Alsace-Lorraine. Elle ne prolifère que dans les contrées les plus pauvres, là où la vache est un bien de première nécessité.

Cette usure a besoin, pour s’installer, d’une difficulté irrésoluble. Par exemple, le décès d’une vache chez un fermier qui n’a pas les moyens de la remplacer. Le marchand de bestiaux met à sa disposition une nouvelle bête dont il surestime fortement la valeur, à charge pour le bénéficiaire de nourrir l’animal, d’élever ses veaux, de rembourser le montant initial et de reverser la moitié des gains à la fin du bail. A l’échéance, le partage avantage clairement le marchand qui fait une très belle affaire alors que le paysan a du mal à couvrir ses frais. L’opération devient clairement négative si la vache ou ses veaux décèdent car le fermier se retrouve alors avec une dette qu’il ne peut honorer. Le prêt d’une nouvelle vache renforce la mainmise du marchand qui, au bout du processus, va réclamer, pour assurer le remboursement de la dette, la saisie des biens du fermier. Il existe des variantes de cette usure qui aboutissent toutes à déposséder le paysan de ses biens.

L’achat de vaches par la Société de secours aux agriculteurs démunis de Flammersfeld a largement contribué à faire cesser cette pratique.

Un bilan positif

D’une manière générale, en offrant une alternative crédible et peu coûteuse, les caisses Raiffeisen ont largement contribué à diminuer le recours aux usuriers.

En Alsace-Moselle, l’extension du réseau des caisses locales a également permis de réduire les ventes immobilières forcées à l’encontre des agriculteurs. De 350 en 1883, leur nombre a chuté à 152 en 1899, à peine 0,07 % du nombre total d’exploitations. Le 7 mars 1906, lors de la discussion du budget de l’agriculture au Landesausschuss, le chanoine Landelin Winterer (1832-1911) a déclaré que les caisses avaient largement atteint leurs objectifs : “L’organisation Raiffeisen se proposait surtout de combattre l’usure qui se pratiquait d’une certaine manière dans nos campagnes. Elle voulait venir en aide au simple particulier dans ses besoins d’argent. Elle l’a fait, elle a combattu l’usure et non sans succès.”

Les ouvrages à consulter

  • Daniel Cohen, “L’image du juif dans la société française en 1843 d’après les rapports des préfets”,
    Revue d’histoire économique et sociale, 1977.

  • Jean Daltroff, Le prêt d’argent des juifs de Basse-Alsace d’après les registres des notaires royaux strasbourgeois (1750-1791),
    1982 et 1993.

  • Paul Leuilliot, “L’usure judaïque en Alsace sous l’Empire et la Restauration”,
    Annales historiques de la Révolution française, 1930.

  • Roland Marx, La Révolution et les classes sociales en Basse-Alsace,
    1974.

  • Alfred Wahl, Confession et comportement dans les campagnes d’Alsace et de Bade (1871-1939),
    1980.

  • Carole Wenner, Images et perceptions des juifs dans l’espace germanique : entre fantasmes et réalités,
    2007.