Les premières réalisations

Même si la législation sur le crédit à l’agriculture a tardé à se mettre en place, les initiatives locales se sont efforcées de combler le vide. Dans une petite commune d’Alsace, la Société de crédit mutuel de Jean Macé a montré la voie. Inspirées elles aussi par les caisses d’avances de Hermann Schulze, d’autres caisses plus urbaines ont également vu le jour dans la région. Sans le savoir, elles s’inscrivaient toutes dans un mouvement national qui restera sans lendemain.

Jean Macé, fondateur de la Société de crédit mutuel de Beblenheim. D’après une gravure de Jean Legeron. © Collection B. S.
Jean Macé, fondateur de la Société de crédit mutuel de Beblenheim. D’après une gravure de Jean Legeron. © Collection B. S.

La première caisse agricole

Réfugié en Alsace au lendemain du coup d’Etat du 2 décembre 1851, Jean Macé s’installe à Beblenheim où il enseigne dans un pensionnat de jeunes filles. Ecrivain à succès, excellent pédagogue, cet ancien journaliste continue à collaborer avec plusieurs journaux républicains. Du 3 au 5 septembre 1865, il est à Stuttgart pour le troisième congrès des associations ouvrières allemandes. Il y découvre les comptoirs d’avance de Hermann Schulze. Littéralement enthousiaste, il fonde avec les habitants de son village la Société de crédit mutuel de Beblenheim.

Cette caisse commence à fonctionner dès le mois d’octobre 1865 avec 70 membres. Au 1er mars 1868, les dépôts sont de 13 566 francs et le capital de 6 675 francs ; les prêts s’élèvent à 4 478 francs et le nombre de membres est de 89 sur les communes de Beblenheim, Riquewihr, Mittelwihr, Hunawihr, Ostheim et Kaysersberg. Une activité commerciale a été lancée pour des achats groupés d’épicerie. La guerre de 1870-1871 a mis fin à cette société et Jean Macé, pour ne pas perdre sa nationalité française, a dû quitter l’Alsace avant le 1er octobre 1872. La caisse ne survivra pas à son départ.

Hermann Schulze, dit Schulze-Delitzsch, est le père des banques populaires. D’après une photo Lutze & Witte, Berlin. © Collection B. S.
Hermann Schulze, dit Schulze-Delitzsch, est le père des banques populaires. D’après une photo Lutze & Witte, Berlin. © Collection B. S.

D’autres tentatives oubliées

Si la Société de crédit mutuel de Beblenheim est la première à s’intéresser au monde rural, elle n’est pas totalement isolée car, même si les questions juridiques sont loin d’être réglées, des expériences plus urbaines sont tentées dans toute l’Alsace. Le 24 juin 1866, les responsables de ces structures se réunissent à Colmar. Parmi les participants se trouvent Edouard Eudeline, gérant de la Banque populaire de Colmar, bientôt renommée Mutualité de Colmar, Jean-Geofroi Roederer, fondateur de la Société du crédit mutuel de Strasbourg le 8 mars 1865, et leurs homologues de Guebwiller, Masevaux, Ribeauvillé, Sainte-Marie-aux-Mines et Thann.

D’autres caisses similaires seront créées par la suite, mais elles ont toutes en commun deux caractéristiques majeures : elles s’inspirent de l’œuvre de Hermann Schulze, dit Schulze-Delitzsch — les caisses Raiffeisen ne sont pas encore connues en France — et, malheureusement, toutes auront disparu au lendemain de la guerre de 1870-1871.

Traite acceptée en 1876 par la Société du crédit au travail de Saint-Etienne. © Collection B. S.
Traite acceptée en 1876 par la Société du crédit au travail de Saint-Etienne. © Collection B. S.

Un foisonnement d’initiatives

Ainsi, l’absence d’une réglementation adaptée n’a pas empêché les initiatives. A Paris, où l’on ne connaissait pas encore les caisses d’avances de Hermann Schulze, la plus ancienne société de crédit mutuel a été fondée le 2 juin 1857 sous le nom de Banque de solidarité commerciale. Elle a été créée en toute discrétion par neuf ouvriers et artisans. L’un d’eux dira plus tard : « Totalement ignorants de ce qui se faisait en Allemagne et en Ecosse, nous suivions la ligne que la nature, notre raison et la position générale des associés nous indiquaient. »

Les statuts de cette caisse ont été maintes fois copiés, si bien que l’usage la désigne comme la « société mère du crédit mutuel ». En juin 1861, toutes les caisses créées dans ce cadre ont élaboré conjointement des statuts types les désignant comme « sociétés de crédit mutuel et de solidarité commerciale ». Elles fonctionnent principalement par escompte pour un public très localisé d’ouvriers, de commerçants et d’artisans.

Alors que ces structures, ni autorisées ni juridiquement constituées, évoluent dans la clandestinité, une nouvelle caisse voit le jour le 27 septembre 1863. Créée par Jean-Pierre Beluze, la Société du crédit au travail est une société en nom collectif qui va connaître un fort développement et créer de nombreuses émules. Parmi ces dernières, la Société lyonnaise du crédit au travail d’Eugène Flotard a eu des liens avec Jean Macé et les coopérateurs alsaciens.

Part de la Caisse des associations coopératives datant du 10 octobre 1866. © Collection B. S.
Part de la Caisse des associations coopératives datant du 10 octobre 1866. © Collection B. S.

Des créations sans lendemain

Toutes ces initiatives sont suivies avec intérêt par les défenseurs du crédit mutuel. Le 17 janvier 1865, des personnalités du monde économique regroupées autour de Léon Say et Léon Walras fondent la Caisse d’escompte des associations populaires avec l’intention de soutenir toutes ces petites caisses. Confrontée à une crise de liquidités, cette société sera contrainte de se mettre en liquidation trois ans plus tard.

A l’initiative de l’Empereur, « désireux de développer le crédit populaire et l’esprit d’initiative dans les classes laborieuses », la Caisse des associations coopératives est créée le 5 août 1866. Là encore, des personnalités influentes se sont mobilisées pour réunir un million de francs et donner toutes ses chances à cette nouvelle société. Las, cette banque n’aura pas plus d’avenir que la précédente. La raison en est donnée par la Revue des Deux-Mondes qui écrit en 1901 : « A sa tête étaient des hommes pratiques, dont la sagesse vit tout de suite l’extrême danger des opérations qu’on leur proposait de faire. Ces hommes, avant de prêter de l’argent, demandaient des garanties que les ouvriers ne purent pas leur donner. Aussi la caisse ne perdit rien, pour une raison bien simple parce qu’elle ne prêta jamais rien. »

Le mouvement du crédit populaire, agricole ou urbain, est encore à venir. Les premières pages s’écriront en Alsace mais, bientôt, des voix s’élèveront dans les campagnes françaises, bien loin des hautes sphères parisiennes. C’est une autre histoire qui sera contée par ailleurs.

Les dates clés

  • 1857 Le 2 juin 1857, création de la Banque de solidarité commerciale, dite « société mère du crédit mutuel ».
  • 1863 Le 27 septembre 1863, création de la Société du crédit au travail.
  • 1865 Le 17 janvier 1865, création de la Caisse d’escompte des associations populaires.
  • 1865 Le 10 avril 1865, création de la Société lyonnaise du crédit au travail.
  • 1865 En octobre 1865, création de la Société de crédit mutuel de Beblenheim.
  • 1866 Le 5 août 1866, décret autorisant la Caisse des associations coopératives.

Les ouvrages à consulter

  • Jean Gaumont, Histoire de la coopération française, 1925.

  • André Gueslin, Les origines du Crédit agricole 1840-1914, 1978.

  • Bernard Sadoun, Crédit Mutuel du Sud-Est, une longue histoire, 2021.